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Haltes pittoresques au pays des souvenirs

Mr l'Archiviste s'en va-t-en guerre

Qu'est-ce que les Archives Départementales ? Pendant longtemps, elles ont été considérées comme le fourre-tout de l'Administration préfectorale. A tort, car, en réalité, elles sont la mémoire d'une province, d'une région, d'une ville ou d'une paroisse.
Que de bêtises n'a-t-on écrites et enseignées à propos de la condition "misérable" du peuple des campagnes sous l'Ancien Régime ! Balivernes que tout cela ! Il y eut, certes ,au royaume de France, des provinces plus défavorisées que d'autres où la vie était, de ce fait, plus astreignante et plus dure, c'est indéniable. La Lozère en est encore un exemple aujourd'hui. Mais, dans l'ensemble, la France était un pays riche, envié, et où il faisait bon vivre. Les voyageurs le consignent dans leurs récits, et moi-même, je puis en témoigner, pour avoir travaillé pendant vingt ans à la préfecture de l'Ain. Les documents que nous ont légués les Abbayes, les bailliages, les justices seigneuriales en font foi, car ils sont comme le reflet de toutes les grandes époques de notre Histoire.
Ceci dit, je concède qu'on a, parfois, tendance à confondre la fonction avec son titulaire, et, par voie de conséquence, le comportement de ce dernier peut arriver à déteindre désagréablement sur sa charge. Ce fut le cas bien souvent, et, d'une façon tout à fait particulière, dans l'ancienne capitale bressane, où, pendant plus d'un quart de siècle, l'archiviste-en-chef a contribué, apparemment du moins, à faire accréditer le peu de consistance de ce service départemental. Je dis bien : apparemment, seulement, car notre héros fut un chartiste éminent, et les travaux qu'il a laissés témoignent d'une connaissance approfondie de l'histoire de France et de celle de nos communes. Cette mise au point s'imposait en toute équité.
Nous sommes en 1901. Le monde ne connaît que peu de soubresauts dans la politique et l'économie. Toutefois, il est un point crucial, qui passionne et divise bien des européens, attachés au principe sacro-saint du droit des peuples à disposer de leur liberté et de leur indépendance. Il se situe en Afrique australe, où, les Boers, ces colons d'origine hollandaise, habitant le Transvaal et l'Orange, ont déclaré la guerre à l'Angleterre. L'affaire fait beaucoup de bruit, mais tout est relatif, car il ne faut pas oublier que l'ère coloniale est loin d'être close. Alors ! Cependant, les hommes d'Etat, les politiciens, et une partie de l'intelligentsia européenne protestent.
A Bourg-en-Bresse, l'archiviste va plus loin. D'esprit primesautier, voire combatif : - n'est- il pas un des fondateurs de l'Union Sportive Bressane, et son P.C. n'est-il pas le café des Sports, où il mène allègrement, de front, la recherche documentaire et la formation virile d'une jeunesse qui ne demande qu'à en découdre, - son sang ne fait qu'un tour. Sollicitant, sans hésiter, sa mise en disponibilité, il confie les clefs des Archives à un premier agent, part pour l'Afrique du sud, s'engage aux côtés des insurgés, fait le coup de feu dans toutes les grandes rencontres, est fait prisonnier par les Anglais, et échoue sur le rocher de Sainte-Hélène.
Libéré au bout de quelques mois, il rejoindra tout bonnement les Archives, reprendra sa clef et sa place au café des Sports, comme s'il ne s'était rien passé !
C'était une autre époque, me direz-vous. Peut- être, mais ne s'agirait-il pas, plutôt, d'une certaine "philosophie" , comme pourrait le rappeler cette "admirable" réflexion d'un employé, lors de la "visite" annuelle d'un "grand" des Archives nationales ? A une remarque, légèrement teintée d'agressivité de l'inspecteur général, qui venait de découvrir une "magnifique" toile d'araignée, embrassant tout un angle d'une salle, l'agent ne répondait-il pas négligemment : "je l'ai toujours vue, monsieur l'inspecteur général !

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Le châteauneuf-du-pape

Septembre 1944. Depuis trois ans, j'étais professeur de collège dans un petit village des Vosges. La région, située en zone interdite, était occupée par les allemands, rendus de plus en plus nerveux, en raison des bombardements fréquents et des coups de main de la "Résistance".
Notre plus proche voisin, monsieur Tournier, administrait les immenses forêts du comte de ..., dont la fortune était loin de remonter aux Croisades, d'après les dires des bourgeois et paysans d'alentour ! Mais passons!
Le régisseur avait plus d'une corde à son arc. Eminent oenologue, il avait réussi un tour de force assez rare, en sauvant, en quantité et en qualité, la cuvée annuelle de la maison Moët d'Epernay, en Champagne, dont le renom est, depuis longtemps, international. Il m'a, lui-même conté l'affaire. Une nuit, un courant d'air frais avait profité de l'ouverture "accidentelle" d'un portillon, pour envahir les lieux et perturber gravement la fermentation, en cours d'opération dans une notable partie des chais. Notre œnologue avait, alors, procédé , adroitement, à l'introduction, dans chaque cuve malade, d'une dose adéquate de ferments actifs, dont l'appétit glouton avait tôt fait d'éliminer, en les dévorant, les éléments devenus moins résistants.
C'était un coup de maître, et la raison pour laquelle il me fut possible, étant l'ami de ce brave homme, de boire du champagne, comme jamais plus il ne me sera donné de le faire !
Nos relations de bon voisinage me valurent, également, une "promotion" inattendue. Oyez plutôt !
A une centaine de mètres du collège se trouvait un de ces modestes châteaux sans grande allure architecturale, mais non dépourvu de richesses cachées. Déserté par le châtelain depuis une trentaine d'années, à la suite de la chute mortelle de l'aînée de la famille, lors d'une ballade à cheval en forêt, la vie s'était arrêtée et les volets restés fermés.
En 1944, les autorités allemandes s'emparaient, peu à peu, de tous les logements de quelque importance, pour y caser états-majors et troupes en déroute. D'autre part, le régisseur, devant l'impossibilité d'assurer correctement une surveillance des lieux, en raison de ses multiples fonctions, me demandait s'il était possible d'y transférer mes pénates. Ce n'était pas pour me déplaire, vous pensez bien ! Habiter un château, pour moi qui n' avais connu que les "commodités" assez rudimentaires de la ferme paternelle ou du chalet de montagne, où je passais le plus clair de mes vacances à garder les troupeaux, quelle aubaine ! Et puis, j'étais jeune, et il y avait ce côté "excitant" de l'"inconnu" : ne disait-on pas, dans le pays, qu'il s'y cachait, sûrement, un trésor ! Vous pensez si j'acceptais sur le champ !
Le soir même, je m'installais confortablement dans la plus belle chambre, celle de madame la comtesse, où tapis de haute laine, meubles, gravures et bibelots de valeur attendaient depuis 1910 !
De plus en plus surpris et conquis, je me mis en demeure de visiter, de fond en comble, toutes les pièces et de leur arracher leurs secrets!
Atteint, à mon tour, du "virus" du trésor, je décidais, une nuit, de "passer au crible" tous les coins et recoins des immenses salles voûtées des caves, où futailles grandes et petites, casiers de bouteilles vides, bien rangées ou "en déroute" voisinaient avec conserves de toutes sortes, en tonnelets, en bocaux et en bouteilles !
Quelques bougies, piquées ça et là, tamisaient parcimonieusement une lumière rare, et les reliefs prenaient une allure fantasmagorique.
Assis nonchalamment sur le bord d'un tonneau, je ne pus m'empêcher de revivre en pensée ma première visite de "cellier" , effectuée, toutes proportions gardées, quelques années auparavant, chez le curé-archiprêtre d'un faubourg ouvrier de Chambéry.
Cet ecclésiastique en imposait par sa belle prestance, mais sa réputation, dans toutes les paroisses du canton, tenait plutôt à un franc-parler très coloré et à une "connaissance" approfondie des crus régionaux, et, à l'occasion, des autres aussi !
Sachant que j'étais passionné de livres anciens et de belles reliures, il m'avait invité gentiment à visiter sa "bibliothèque" . Vous pensez si j'avais accepté avec reconnaissance. Je m'étonnais, tout de même, qu'il eut installé ses rayons dans une pièce souterraine, car nous amorcions une curieuse descente autour d'un pilier fort ancien. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en pénétrant dans une immense salle, jonchée d'une multitude de bouteilles vides, côtoyant d'innombrables casiers, qui reflétaient la carte des principaux crus savoyards, d'entendre "l'homme de Dieu" m'assurer, avec le plus grand sérieux, que "tous les cadavres" , épars sur le sol, "avaient reçu la visite du prêtre avant de trépasser ! " J'avais compris !
Fermons la parenthèse, et revenons à nos moutons ! Dans une demi-obscurité, je commençais l'inventaire minutieux de "mon domaine". Je ne mettais pas moins d'une bonne heure à fouiller, tâter, soupeser, quand, tout à coup, je sortis de la pénombre une bouteille, qui me parut intacte. Approchant une bougie, je ne pus contenir ma joie, celle du chercheur de trésor, émaillée de toutes sortes de réflexions imagées ! Dites ! Il y avait de quoi ! Je ne dénombrais fébrilement pas moins de 150 Châteauneuf-du-Pape, 50 Juliènas et une trentaine de bouteilles de marc de Bourgogne ! Le Juliènas, qui avait quitté les coteaux du Beaujolais au début du siècle, et le marc, originaire de Nuits-Saint-Georges, en 1895, avaient succombé au cancer de la vieillesse et n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes ! Quant au Châteauneuf, bouché à la cire, frappée des armoiries comtales, le repos forcé, au frais, dans de vieilles bouteilles au verre soufflé, suivant l'ancienne mode de Baccarat, avait dépouillé sa robe, mais le bouquet était toujours corsé, étoffé et généreux ! Aussi équilibré que charpenté, malgré son grand âge, il avait de la "tenue" , je vous jure !
Je m'en fus prendre un léger somme, en attendant de dévoiler à un intendant incrédule, le fruit de ma découverte : ne m'avait-il pas assuré qu'il ne restait plus une bouteille de vin dans le château!
Il fit, tout de même, bonne contenance et sut apprécier, en connaisseur chevronné, un millésime aussi distingué !
Notre jubilation allait, hélas ! , être de courte durée. Les allemands, fuyant l'avance irrésistible des troupes alliées, ne s'embarrassaient plus de scrupules. Aussi, devant le danger imminent d'une réquisition inéluctable, nous résolûmes de mettre à l'abri une bonne partie du trésor. L'enterrer nous parut la solution la plus judicieuse. Après tout, ce ne serait que provisoire. C'était, malheureusement, sans compter avec les aléas d'une débâcle, pleine d'embûches de toutes sortes!
L'ennemi, rameutant, en effet, tous les canons disponibles, en plaçait un juste à l'endroit que nous avions choisi, exécutait un dernier baroud d'honneur, et, en guise d'adieu, truffait le terrain de mines anti-chars!
Peu de temps après le départ des occupants, des prisonniers furent bien regroupés pour procéder au déminage de la région..., mais sait-on jamais ?!
Nous décidions, alors, d'un commun accord, que le risque d'une résurrection était trop grand..., et c'est ainsi que, dans le jardin d'agrément du château d'un coquet petit village des Vosges; dort à tout jamais, au milieu d'une cour de Bourgogne, de Bordeaux, de Beaujolais et de Champagne , reliques illustres de la cave personnelle d'un oenologue réputé, un Châteauneuf, centenaire, qui eut son heure de gloire !

Nota Bene. Les quelques bouteilles, entreposées dans un recoin de la cave, n'avaient pas échappé à un ratissage en règle. Des officiers bavarois, profitant d'un étroit portillon qui, de la grande serre donnait accès à l'intérieur du château, ce que j'ignorais, m'avaient mis en état d'arrestation, au passage, et, après avoir "déniché" les fameux flacons, faisaient sauter les bouchons à ma barbe, tandis que je m'apprêtais à plonger la main dans la poche, pour y serrer la gâchette d'un 22 L.R.! Mais ceci est une autre histoire !

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Un crime de lèse, Carabinier

Vous avez peut-être entendu parler de la guerre d'Ethiopie qui, pendant deux ans, en 1935 et 1936, vit s'affronter les troupes italiennes ultra motorisées et les tribus disparates et arriérées des ras du Négus.
L'Italie mussolinienne, en quête d'un empire, pour relever son économie, et surtout, son prestige, dans le contexte international déliquescent de l'entre-deux guerres, avait eu la partie belle, cel1e du pot de fer contre le pot de terre. Sa victoire effaçait, certes, la raclée que lui avait infligé, à Adoua, en 1896, le "roi des rois", Ménélik II. Mais la résonance, sur le plan mondial, avait été mauvaise , et plutôt mal accueillie dans quelques-unes des universités de Rome, dont la "Grégorienne", l'un des fiefs du "jésuitisme" conquérant, où l'intelligentsia du monde entier avait coutume d'envoyer ses jeunes "loups" .
Monômes et chahuts avaient quelque peu terni l'enthousiasme, décrété par le Régime fasciste, et motivé, de la part de ce dernier, une réaction assez vive, et parfois, brutale. Ainsi, tout rassemblement de plus de trois personnes était interdit, jusqu'à nouvel ordre, dans les rues de la capitale. Nous avions trouvé cette décision d'autant plus grotesque qu'il fallait à beaucoup d'entre nous, vingt bonnes minutes, pour rallier l'université, chaque matin. Aussi, vous imaginez le plaisir que nous prenions à nous regrouper par dizaines, voire plus, rien que pour applaudir le carabinier monté, fonçant à bride abattue, dans notre direction, en s'époumonant à crier: "circolate ! circolate ! "
Le pauvre avait beau se servir de son sabre comme d'un moulinet, les groupes se reformaient dès qu'il avait tourné le dos ! Ce n'était pas méchant ; tout au plus, vexant, dans l'euphorie quasi-générale !
A l'intérieur de la "Grégorienne" même, des gendarmes, remplacés parfois par des bersagliers alpins, dont la coiffure s'ornait de grandes plumes, montaient la garde, spécialement dans les amphis.
J'avais, alors, lié amitié avec un américain, de Los Angeles, et, tous les jours , nous nous retrouvions sur ces mêmes bancs, à mi-hauteur du grand amphi.
Depuis quelque temps, je me rendais bien compte qu'il "ruminait" quelque tour à sa façon. Il fallait, disait-il, tourner en dérision,d'une façon magistrale, ces porteurs de sabres, installés au sein de notre Alma Mater !
J'en étais convaincu, mais ,comment faire, sans déchaîner de dangereuses représailles ?
Or, voici qu'un matin, tout aussi heureux que s'il eut découvert, à l'instar de Copernic, le double mouvement des planètes, il m'assura qu'il avait trouvé la parade. "Laquelle?" "Motus ! tu le sauras bientôt ! "
En effet, le lendemain matin, alors que j'étais déjà installé sur les gradins de l'amphi, je le vis arriver, revêtu d'une grande cape noire, dont l'ampleur devait lui permettre de dissimuler quelque chose d'encombrant. Intrigué, mais aussi abasourdi par un manège, qui ne me paraissait pas très "catholique", je remarquais qu'il déballait les éléments d'une très, très longue canne à pêche.
Mon Dieu ! A quoi pourrait bien servir un engin aussi hétéroclite dans un tel lieu ? Je n'allais pas tarder à le savoir. A ma mine interrogative et stupéfaite, il se contenta d'agencer, lentement, les morceaux l'un après l'autre, de fixer, en bout, une ligne, dûment pourvue d'un énorme hameçon, et, profitant d'un moment d'inattention de la sentinelle, qui s'ennuyait visiblement au pied des premiers gradins, il dégageait la canne dans toute sa longueur, dirigeait, sans trembler, l'hameçon au-dessus du couvre-chef militaire, et, vlan ! ,d'un coup sec, le faisait voltiger par-dessus les travées. Six cents poitrines gonflées à bloc, saluèrent l'exploit, avec des cris de sioux, tandis que l'intéressé, tout éberlué, en appelait vigoureusement au professeur qui, en signe d'impuissance, levait les bras au ciel, en attente de quelque hypothétique secours !
L'affaire suivit son cours, comme l'on dit dans ces cas-là, et l'intrépide "cow-boy" n'eut pas trop à pâtir de ce crime de lèse-carabinier, tant il est vrai qu'entre gens bien élevés d'Eglise et d'Etat, il y a souvent place pour un compromis acceptable !

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Un habillé de soie au dortoir

S'il est vrai que l'internat dans un collège était, autrefois, la raison profonde d'un "suivi" indéniable, dont profitaient largement les études, il n'en demeure pas moins prouvé qu'en ce qui concerne la relation familiale, ou encore l'approche des milieux sociaux, il devenait frustrant, risquant, même, d'accréditer, à la longue, l'image de "geôle" , dénoncée, surtout, à partir de mai 68, même dans certains établissements ecclésiastiques, comme le séminaire de Meximieux dans l'Ain, qui virent fleurir, - horresco referens ( Virgile: Eneide, II, 204), je frémis en le rapportant, - la grève sur le tas !
Ceci dit, nous n'en sommes jamais arrivés à un stade de déliquescence aussi avancé, pendant les sept années que je passais dans les murs du collège de Thoissey, car le rapport professeurs-élèves put demeurer, en raison de traditions non écrites mais toujours respectées, sinon au beau fixe, du moins, à un niveau acceptable pour les deux parties.
Il n'empêche, qu'une fois ou deux par an, la tension montait, montait, non pas au point de provoquer la rupture, mais quelque chahut monstre cependant, dont certains sont restés mémorables dans les annales locales.
Ce fut le cas, pendant l'hiver rigoureux de 1929. Le thermomètre "chuta" jusqu'à -28, en quelques jours. Les conduites d'eau éclataient un peu partout et il n'était plus question de faire toilette, au saut du lit.
Pour comble d'infortune, nous avions hérité, cette année là, d'un surveillant de dortoir, particulièrement odieux. Ne prenait-il pas un malin plaisir à découvrir brutalement, d'un coup sec, les pauvres
garçons, attardés, quelques secondes bienfaisantes de plus dans les bras de Morphée, quand retentissait la fatidique sonnerie du réveil !
Ce n'était, peut-être, pas très méchant, mais affreusement vexant pour l'amour propre, en pareille circonstance hivernale ! Aussi, nous décidions de réagir, en montant, de toutes pièces, un canular de taille, qui le laisserait pantois et lui ferait perdre la face, ce qui est toujours grave pour un représentant de l'ordre !
Il fallait trouver quelque chose de cocasse, d'époustouflant, d'inédit, quoi !
Le hasard fait, parfois, bien les choses. Un soir, que nous sortions de table, nous eûmes la surprise, en passant devant la porte entrebâillée du parloir, de remarquer la dépouille mortelle d'un cochon gros et gras, que les charcutiers avaient installé sur une table proprette, en vue, sans doute, d'une plus ample dissection ultérieure !
Euréka ! Avait chuchoté le plus futé d'entre nous, Robert le savoyard, dont le cerveau venait "d'accoucher" d'une idée, probablement farfelue mais sûrement sans aucun rapport avec la découverte d'Archimède !
Conciliabule entre les quatre lascars, au fond de la cour de récréation des grands, loin des oreilles indiscrètes, incrédulité, stupeur, arguments pour ou contre, et, finalement, décision irrévocable : l'affaire aurait bien lieu !
De quoi s'agissait-il ? Eh bien ! de rien moins que de subtiliser le cadavre en question, et de le déposer délicatement, sur le coup de minuit, dans le lit vide d'un malade, transféré, la veille, à l'infirmerie !
L'idée était saugrenue, l'opération risquée, mais le résultat serait payant ! L'assurance d'une franche rigolade devant la figure cramoisie d'un pion en déroute allait emporter les dernières hésitations !
Sur le champ, on s'organisait. Sous prétexte d'approvisionner le poêle de la chapelle en bois de chauffage, un brancard rustique était promptement élaboré et camouflé, en vue de l'expédition nocturne. Vous pensez que nous ne dormions pas. Je dis : "nous ", car, bien entendu, je faisais partie de l'équipe ! Et, peu avant minuit, nous nous coulons sans bruit hors du dortoir. En un deuxième temps, nous installons bien en équilibre, mais non sans difficulté, l'énorme masse, affreusement molle, et à pas comptés, la procession silencieuse se dirige, avec des han étouffés, vers la porte où tout peut basculer !
Le lit avait été soigneusement repéré, des guenilles rassemblées, et même un vieux bonnet de nuit, avec pompon bien en évidence, allait rendre la substitution encore plus ressemblante !
A six heures et demie du matin, la sonnerie officielle, invitant tout un chacun à se libérer rapidement des chaudes couvertures, permet au surveillant de distribuer, suivant la coutume, une kyrielle de "debout ! allez ouste ! " bien connus. Puis, campé devant le lit, dont les couvertures avaient été remontées jusqu'au bonasse couvre-chef, les apostrophes rituelles fusent, avec de plus en plus de force, les menaces de punitions suivent, et, finalement, les couvertures sont arrachées violemment. Apparaît , alors, aux regards tout ébaubis des élèves non prévenus, le corps bien pomponné d'un cochon, endormi pour toujours, tandis qu'à des "oh ! " de surprise, et à des "bravos" agressifs, succède le plus beau tapage que connut jamais le dortoir d'un collège libre ! Ce fut du délire, et tant pis pour la note à payer, qui s'avéra plutôt salée, mais le pion fut déplacé : c'est plus que nous n'en espérions, sans trop y croire ! Quel tour de cochon, mes enfants !

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L'enterrement de grand-père


C'était en 1920.
J'avais 7 ans : le bel âge, a-t-on coutume de dire : celui de l'enfance insouciante, celui, aussi, des joies sans gros nuages et des illusions sans trop de conséquences.
On ne m'avait pas encore affublé, moralement, de l'épithète malsonnante "d'esprit retors", comme ne manquera pas de le souligner un de mes bulletins de notes de la classe de cinquième, du collège de Thoissey.
D'ailleurs, je l'avoue sincèrement depuis qu'à mon tour, je suis passé des bancs de l'école au siège professoral : je méritais amplement cette appellation désobligeante, précédée comme il se doit, d'une retentissante paire de gifles. N'avais-je pas cru, faire de l'esprit et épater mes camarades, en montrant, sur la carte murale, l'île de "madame Gaspard ! "
Il y avait de quoi faire enrager un docte maître, peu porté sur les plaisanteries, quelles qu'elles soient.
Je dois, cependant, ajouter, pour que l'histoire soit complète, que cette étourderie caractérisée me valut les soins empressés et minutieux de ce même magister, devenu, soudainement, pâle et inquiet devant un nez qui saignait..., qui saignait..., mais ceci est une autre histoire !
Ainsi donc, un jour de mai 1920, il me prit envie de faire l'école buissonnière, en compagnie de quelques galopins de mon âge.
Pensez , mes parents habitaient à trois bons kilomètres du chef-lieu, et puis c'était le printemps : les bois, tout habillés d'une parure vert tendre très aguichante, retentissaient de mille chants et trilles d'oiseaux voletant, caquetant et se poursuivant à qui mieux mieux.
C'était risqué, bien sûr ! ; mais quelle merveilleuse aventure en perspective : une vraie journée de Robinson Crusoé ! Alors, ma décision fut prise. Mais que dirais-je à la "Tête Rouge", le vénérable instituteur, présidant à nos ébats grammaticaux, logiques et autres ? Il fallait trouver une raison valable, quelque chose de "solide", de sûr. Je cherchais..., je cherchais...,et puis, tout d'un coup, il me vint à l'esprit, qu'après tout, mon grand-père, tout chenu qu'il était, avait toutes les qualités requises pour faire un beau mort, ni plus ni moins ! C'était là, une excuse farfelue, assurément, mais difficilement contrôlable dans l'immédiat, mon grand-père habitant un hameau isolé d'un village voisin. On aviserait à faire face, si, par la suite, les affaires se gâtaient ! Bien entendu, le maître compatit gentiment à ma "douleur", me demandant même, d'avoir bien soin d'assurer mes parents de ses sincères condoléances et de vouloir l'excuser de ne pouvoir accompagner à sa dernière demeure, un papy qui m'était aussi cher ! Le tour était joué ! La journée fut belle, que dis-je, des plus mémorables : les oiseaux, les nids, les petits "moulins" sur le torrent assagi, la dînette improvisé et l'aventure, quoi ! Et la semaine se passa sans heurts ni fausses notes quand: patatras ! , le dimanche suivant, Tête Rouge ne put s'empêcher d'aller participer à un concours de boules qui justement, se déroulait dans le village voisin, et se trouver nez à nez avec l'aïeul qui, lui, n'avait rien d'un revenant du "grand large" ! On ne peut pas tout prévoir ! Et puis zut ! On s'était bien amusé !

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La foudre

J'ai connu des tas de gens "glorieux", qui se vantaient de ne craindre ni Dieu ni Diable ni..., la foudre. Remarquez : ils ne disaient pas : "la foudre", mais "le tonnerre" : c'est plus rassurant, puisqu'en soi, ce mot ne rappelle que le bruit, accompagnant l'éclair, comme si on voulait ignorer une évidence, à savoir, que l'un va rarement sans l'autre . Alors, on se rassure comme on peut, surtout quand on veut donner de soi une image "héroïque" !
Tenez ! J'avais un voisin, déjà d'un âge, et que l'expérience aurait dû assagir. Tout en étant d'un commerce agréable, ce paysan futé ne pouvait s'empêcher de ricaner, à l'occasion, pour bien montrer qu'il n'avait peur de rien, lui !
Mais voilà ! Un jour du mois d'août 1965, alors que nous discutions devant son four, où miches et tartes achevaient de dorer, je crus bien faire en lui montrant les cumulo-nimbus qui s'amoncelaient dangereusement sur la région, d'autant plus qu'ils étaient accompagnés d'éclairs, balayant le ciel, dans un vacarme assourdissant. J'ajoutais, comme pour m'excuser : "monsieur Gros, tout ça ne me dit rien de bon, et je crains que nous ne tardions à "trinquer". Je me sauve. A tout de suite ! "
"Alors, vous, le savoyard, vous avez peur de l'orage ? !" "Eh oui ! cher ami, l'expérience de la montagne m'a appris qu'on n'est jamais trop prudent. Un pareil tintamarre, à cette époque de l'année, m'engage à me retirer, sans tarder"
Je dus baisser considérablement dans son estime, à coup sûr, mais il est des moments où il faut savoir "mettre son amour-propre dans sa poche, avec son mouchoir par dessus", comme avait coutume de dire, il y a bien longtemps, le "père" Léonard, un « vieux de la vieille » de chez nous, qui en avait vu de toutes les couleurs dans sa misérable vie de garçon de ferme.
Les premières gouttes s'écrasaient déjà dans un "floc" caractéristique, quand je fermais la porte de la cuisine derrière moi.
Et, ce fut, pendant une demi-heure, une "cascade" de grêlons si drue, que je n'arrivais plus à distinguer quoi que ce soit, au-delà de la cour. Tout était martelé sans pitié, dans un fracas étourdissant, ponctué d'éclairs, de plus en plus rapprochés. Par moments, éclairs et tonnerres ne faisaient plus qu'un, ce qui n'était pas bon signe : un "bel" orage d'été, quoi !
Quand les éléments se furent calmés, je mis le nez dehors, pour constater les dégâts causés aux planches du potager et aux massifs de fleurs. En peu de temps, dix centimètres de grêlons avaient tout anéanti.
Songeur, - on le serait à moins -, je me dirigeai, machinalement, vers le four du "père " Joseph. Tiens ! Plus personne ! Intrigué, j'allai frapper à la porte de la cuisine. "Entrez ! " Effondré et tremblant encore de tous ses membres, notre tartarin arrivait tout juste à bredouiller quelques mots en hoquetant ! Je pus comprendre, enfin, grâce aux explications moins saccadées de son épouse, que la foudre était tombée sur un angle du four, et, en passant, d'une brutale chiquenaude, avait arraché des mains de son mari, le "râble" , cette espèce de coude métallique au bout d'un manche de bois, dont on se sert pour ramener les braises contre la porte en fer, qui isole la chambre voûtée du four de l'extérieur, et l'avait projeté au loin. La commotion avait fait le reste !
"Vous avez de la chance, père Joseph, le manche était en bois !" Je gage que ma compassion de circonstance allait lui rester pendant longtemps en travers du gosier !

xxxxxxxxxx

Il me vient en mémoire un autre exemple, aussi typique de cette "suffisance verbale", un peu enfantine, qui fond comme neige au soleil, dans certaines circonstances.
J'étais, alors, professeur de collège à Meximieux, une petite ville de Bresse, voisine de la "citadelle" de Pérouges, et, après les cours de l'après-midi, il m'arrivait assez souvent de faire les cent pas dans le parc de l'établissement. A l'ombre des tilleuls ou sous la voûte des sapins, c'était un excellent exercice de détente.
Un jour que je flânais ainsi à travers le clos, sans autre souci que de profiter du calme et de la beauté ambiants, je rencontrai le jardinier-chef de ces lieux. C'était un bressan, peu causeur, mais très serviable, et d'un jugement qu'il n'était guère possible de trouver en défaut..., et pourtant ! La "marche" matérielle de l’institution était son "affaire", malgré un lourd handicap dans la "pratique" courante de sa charge, une jambe de bois, héritée malencontreusement d'un accident en forêt paternelle. Sa conscience professionnelle était reconnue et saluée par tous, à tel point que professeurs et élèves ne l'appelaient que "monsieur" Camille : un serviteur d'Ancien Régime, quoi ! "Bonjour, monsieur Camille. "
"Bonjour, monsieur Favre."
"Alors, ce jardin ?"
"C'est pas fameux jusqu'à présent voyez-vous, le temps ne s ' y prête guère. "
"C'est bien vrai. Et, ça n'est pas fini. Vous entendez ! l'orage devient menaçant, et j'ai bien peur que ça n'arrange rien, bien au contraire. Les éclairs se rapprochent monsieur Camille. Nous ferions bien de nous éloigner de ces sapins. Ce sont de fichus paratonnerres, vous savez ! "
"Tiens !Tiens ! N'est-ce pas : vous qui êtes savoyard, monsieur Favre, vous avez peur de l'orage ! "
"Et oui, voyez-vous ! J'en ai tellement vus dans les alpages, où je gardais les vaches, pendant les vacances, que je suis devenu méfiant !"
"Bah ! Il n'y a jamais rien eu dans le secteur, ça ne risque rien."
"On dit ça, et puis, un jour, sans crier gare, "crac !" Je vous donne un bon conseil, monsieur Camille, éloignez-vous de ces grandes "perches " . Et je pressai le pas, en direction des communs, tout proches.
Je n'eus pas le temps de m'y réfugier. Un éclair aveuglant, suivi d'un déchirement prolongé et d'un fracas épouvantable, venait de foudroyer l'un des grands sapins, près desquels nous bavardions, quelques secondes auparavant !
Des éclats de bois et des branches étaient projetés de tous côtés : c'est alors que je vis arriver Camille, haletant et tenant son pilon à deux mains, comme pour essayer d'aller plus vite !
Terrorisé, il bégayait des paroles incohérentes et semblait prendre le ciel, l'environnement et moi-même, à témoins de "l'injustice", qu'il venait de subir !
Je crus, finalement, comprendre qu'un morceau de bois, "une éclape", de sapin, l'avait violemment heurté dans le dos..., sans trop de mal, cependant, puisqu'il courait presque !
Nous nous réfugiâmes dans la cave du collège, sur laquelle notre bonhomme avait également la haute main. Il fallut bien trois bonnes rasades de gnole pour le remettre d'aplomb !
"J'ai eu chaud !" répétait-il, sans arrêt ! J'en étais convaincu, allez !

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Les orages sont, souvent, d'une violence imprévisible en montagne, car un sommet peut camoufler l'arrivée du gros du peloton des nuages. Les quelques éléments avancés, porteurs des premières grosses gouttes, paraissent presque isolés dans le ciel, et, si l'on n'y prend garde, en se fiant aux apparences, il est trop tard. Quand dévale, de derrière les hauteurs la masse boursouflée des troupes, on assiste, aussi brutalement que subitement, à un véritable déluge.
Au temps où, dans le val de Couz, entre Chambéry et les Echelles, j'allais "en champs", près de la maison, j'avais remarqué, plus d'une fois, ce phénomène. Aussi, fort de mon expérience, dès la chute des premières gouttes, je signalais le danger à ma mère, et demandais la permission de faire rentrer les bêtes à l'écurie.
"C'est trop tôt ! Attends encore un peu ; elles n'ont pas assez brouté"
Chaque fois, c'était la même chose ! Les gros cumulo-nimbus, flirtant avec le sommet de l'Epine, dévalaient les pentes boisées au pas de course, se déchiraient brutalement et déversaient des trombes d'eau ou de grêlons, au milieu d'une volée d'éclairs rougeoyants, qui faisaient se dresser les cheveux sur la tête, tandis que, dans le vacarme impressionnant des coups de tonnerre, vaches, moutons et chèvres, affolés par ce feu d'artifice de fin du monde, se jetaient à droite, à gauche, et couraient dans toutes les directions !
Trempé comme une soupe, j'allais d'une bête l'autre, comme un automate détraqué, ce qui effrayait encore davantage ! Et, que faisait mère, pendant ce temps-là ?
A genoux, devant un Christ, éclairé par la lumière vacillante de deux petits cierges, elle suppliait, dans la pénombre de la cuisine, le ciel, de protéger ses enfants, sa maison, son troupeau !
Pauvre chère maman !

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Ah ! ces nuits d'orages en montagne, quand le chalet ou la grange étaient secoués par les coups de boutoirs de la foudre ! Il faut les avoir vécues pour en connaître toute l'âpreté sublime ! J'entendrai toujours la voix calme de mon père, essayant d'apaiser l'angoisse folle du vieux domestique de la plaine, venu lui donner un coup de main pour la fenaison :
"Sidore, lachia tonna et cuchite !"
"Isidore, laisse tonner, et couche-toi ! "
Il est vrai que mon père avait connu Verdun et un tas d'autres lieux sinistres et sacrés où les orages étaient fréquents et meurtriers !

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Jamais deux sans trois

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit ! " Qui ne se souvient de cet alexandrin, extrait de la fameuse tirade d'Athalie, de Racine ?
Avec des centaines d'autres, il faisait partie à ce qu'on appelait, au bahut, les sacro-saints exercices de mémoire. Ce temps est révolu, et c'est bien dommage.
Cela figurait obligatoirement au tableau des "humanités", et quel que fut le nombre d'années, passées sur les bancs du lycée ou du collège, il en restait toujours quelque chose. Ainsi, quelle n'avait pas été, ma surprise, - que dis-je - ma stupéfaction, d'entendre dans la cour du collège de Thoissey, un jour de 1925, le livreur du marchand de charbon du coin, déclamer avec emphase, et, en grec, s'il vous plaît, un épisode immortel de la fameuse guerre de Troie, chantée par Homère !
Mais, trêve de regrets, et vivons avec notre temps. D'ailleurs, les trois épisodes qui vont suivre datent d'hier.
Nous habitions, alors, à Ceyzériat, petite cité du Revermont, sise au pied du mont July, à quelques kilomètres de Bourg-en Bresse.
Locataires d'une de ces grandes bâtisses du 18ème siècle, aux pièces immenses, rehaussées de magnifiques plafonds à la française, mais parfaitement inchauffables, nous dormions du sommeil du juste, quand, vers minuit, un bruit indéfinissable, une espèce de choc violent martelait, en plusieurs fois, le plancher du hall, précédant notre chambre à coucher.
Dieu ! Qu'était-ce ?, chuchotions-nous, encore tout abrutis par ce réveil impromptu ? Glissant, sans bruit, ma main dans la table de nuit, j'en sortais, pas rassuré du tout, un 22 long rifle, approvisionné en permanence de ses six balles : sait-on jamais ?!
Ce n'était pas le moment de sauter du lit. Aussi, tel un sioux sur le sentier de la guerre, je "mesurais" mes pas, et, arrivé près de la porte, je retenais, autant que possible, mon souffle, pour déceler quelque signe suspect.
Rien ! Que faire ? Comment procéder sans déclencher, peut-être, une fusillade ? Attendre, ne .pas attendre ; éclairer, ne pas éclairer...! C'est fou le nombre d' idées qui se pressent, dans votre crâne, à ces moments-là !
Il fallut bien me décider. J'optais pour une solution "héroïque", -disons plutôt -, "fataliste". D'un coup sec, j'ouvrais la porte, et, le doigt sur la gâchette, je braquais tous azimuts mon "soufflant" !
Rien ! Absolument rien ! Ecarquillant les yeux, je scrutais, je scrutais les coins et les recoins de la minuscule pièce, quand, me penchant, je devinais les morceaux épars de ce qui avait été le cadre d'un des tableaux, accrochés au mur ! Ouf ! J'en eus presque envie de tirer un coup de feu, de soulagement ! Je ne le fis point, heureusement ! vous allez deviner, tout de suite, pourquoi ! J'étais sur le point de ramasser "le corps du délit", quand j'entendis le psitt discret de ma femme. Elle me faisait signe de ne pas bouger, me montrant la trappe du grenier. En effet, le plafond "craquait", par moments : incontestablement, quelqu'un marchait "sur notre tête" ! Etait-ce un voleur ? Fichtre ! Voilà qui compliquait les choses, encore que désormais, nous nous sentions plus "en force", dans notre environnement immédiat.
Comme les pas semblaient de plus en plus nets, je lançais, sans barguigner, un retentissant "qui va là ?", comme au temps des tranchées de Lorraine, face au village allemand de Bliesbrücke ! Pas de réponse, et plus de bruit de pas !
Un deuxième "qui va là ?" n'obtenait pas plus de succès !
Il n'y eut pas de troisième sommation, chacun restant sur ses positions. Savez-vous que les nuits sont longues, dans ces cas-là ?!
J'engageais mon épouse à réintégrer le lit, tandis que, tel Tartarin, je m'installais, revolver au poing, sur une couverture roulée, près de la porte de la chambre, sans perdre de vue cette trappe maudite.
Les heures s'écoulèrent ainsi jusqu'au petit matin. Il fallut bien, alors, songer à sortir la voiture du garage du rez-de-chaussée, pour rejoindre, l'une, l'hôpital, l'autre, la préfecture.
Quel ne fut pas notre étonnement, en entendant madame la notairesse, propriétaire de l'immeuble, - elle nous attendait près de sa voiture -, nous dire, avec un fort tremblement dans la voix : "Oh ! monsieur Favre, quelle nuit affreuse !, vous n'avez rien entendu ?" "Non ! " "Figurez-vous que je suis restée figée pendant des heures, dans mon grenier. Comme je n'arrivais pas à m'endormir, j'ai voulu rechercher dans une malle, certains objets, dont m'avait parlé ma fille, hier, et c'est alors que j'ai entendu, par deux fois : "qui va là ?" Oh ! C'est affreux ! Bien entendu, je fis celui qui tombait des nues et compatis de mon mieux devant une telle détresse. Mais aussi, que diable ! Ce n'était pas une heure à déambuler dans un grenier ! Je dois avouer que nous ignorions, ma femme et moi, que notre grenier était la continuation de celui de notre voisine. L'affaire n'eut pas de suite, mais nous avions eu chaud, les uns et les autres !
Laissant madame à ses sombres pensées, nous mettons rapidement le cap sur Bourg, quand, parvenus à l'ultime descente vers la plaine, à la côte de l'Alagnier exactement, au joli nom fleurant bon la noisette, nous apercevons, à une cinquantaine de mètres devant nous, un cyclomotoriste à l'arrêt. Il vient de sauter de sa machine et se dirige vers l'accotement. Là, rangeant son véhicule tant bien que mal, il met la main à la poche et en sort un browning impressionnant. Nous allons arriver à sa hauteur : "Baisse-toi, vite", hurlais-je à ma femme tandis que j'appuie à fond sur l'accélérateur, pestant contre cette 2 CV rétive, malgré le brusque "tressautement" de toute sa carcasse ultra-légère ! Un coup de feu retentit, qui nous fait sursauter, et sans chercher à savoir ce qui se passe juste derrière nous, nous filons, nous filons ! Le lendemain, seulement, nous saurons le fin mot de l'histoire. Cet ouvrier d'usine s'était suicidé, ne sachant comment "réapprovisionner" la caisse de la mutuelle, dont il avait la responsabilité ! Que d'émotions en quelques heures ! Jamais deux sans trois ! Brrr ! Ne me dites surtout pas que ça n'arrive jamais !

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La mort du Leon

Un ami vosgien m'a conté l'histoire par le détail, un soir de septembre 1944, en dégustant un petit verre de cette liqueur divine qu'est la mirabelle. Entre parenthèses, savez-vous que la mirabelle est, après le café, la boisson de réception dans ce département où, à part l'arrondissement de Neufchâteau, on ne connaît pas la vigne, en raison du climat ?
Le scénario est classique: "Oh ! vous boirez bien une mirabelle ? " Comment refuser, quand l'évocation, seule, de ce nectar ,vous met les papilles en condition ! une, c'est bien, mais deux: c'est la surface de chauffe directe, qu'il est, d'ailleurs, impossible de refuser. Ce serait contraire au plus élémentaire savoir-vivre ! Cela ne se fait pas ! Quant à la troisième, gare ! C'est le piège, la surchauffe assurée !
Le vosgien, sous des apparences froides et réservées vous y pousse tout doucement, avec des "ça ne peut pas vous faire de mal", pleins de sous-entendus, dont il se délecte à l'avance , car lui, il est "cuirassé" depuis longtemps !
Ainsi donc, voici résumée la confession étonnante, que me fit, quelques jours après l'évènement, le prêtre d'un canton des Vosges, desservant, en plus de l'église du chef-lieu, une autre paroisse de montagne, dont l'un des hameaux semblait serti au milieu d'une magnifique couronne vert-sombre de sapins , perchés "au bout du monde" , comme le suggérait son nom joliment évocateur !
Ayant appris que l'état de santé de l'ancien maire du pays, le Léon, comme on se plaisait amicalement à le nommer, déclinait fâcheusement, il enfourchait, aussitôt, sa bicyclette et "avalait" le plus rapidement possible, les quelques kilomètres de grimpette à travers bois. Disons, tout de suite, qu'ayant à peine dépassé la trentaine, et en pleine forme, cette sortie "en service commandé" ne ressemblait en rien à un exploit, surtout pour un "gars" du pays ! Et, de se présenter, tout souriant, au chevet du Léon, qui, lui, avait largement dépassé les quatre-vingts. "Bonjour, monsieur le maire", - le rappel d'une fonction, exercée honorablement pendant plus d'un quart de siècle, semblant plus séante en la circonstance -" je passais par là,et je venais prendre de vos nouvelles! Comment allez-vous depuis la semaine dernière ? ", "Eh oui ! Vous passiez par là ! Dites, monsieur le curé, où avez-vous appris à mentir ? Est-ce au grand séminaire de Saint-Dié, ou auprès de vos bourgeois et bourgeoises ?! Retournez vite à l'église chercher l'Huile Sainte et le Bon Dieu. Je vais mourir, monsieur le curé, et vous le savez bien ! "
L'effet de surprise était manqué, la réception plutôt fraîche, mais le raisonnement juste et l'invite sans réplique ! Le brave pasteur en avait pris "pour son grade" et, n'ayant rien de valable à rajouter, il s'en fut, sans tambour ni trompette, quérir ce pour quoi il était venu, tout en "avalant" , en cours de route, avec beaucoup d'humilité, une leçon bien méritée, m'avouait- il lui-même ! De retour chez le Léon, tout était préparé avec soin pour que la cérémonie de l'Extrême-Onction put se dérouler selon les règles, tandis que la famille attendait dans une pièce voisine. Après un dernier entretien confidentiel, le Léon, d'une voix qui ne tremblait pas, rameuta "son monde" autour de sa couche, ajoutant : "attendez, monsieur le curé, il faut qu'ils voient comment un chrétien doit mourir !" Il répondait sans barguigner aux "prières des agonisants", tandis que parents et enfants n'arrivaient plus à cacher leur émotion et retenir leurs larmes. En me répétant ces paroles d'un mourant, cet ecclésiastique en était encore tout bouleversé, et m'avouait, en battant sa coulpe, qu'il avait "encaissé" , là, une des plus belles leçons de sa carrière. "Quand je pense que, la plupart du temps, on m'appelle en pleine agonie, en pleine inconscience, je ne puis m'empêcher de saluer, au passage, le sang-froid de cet homme, face à la mort ". Et , se tournant vers moi, comme pour me donner à réfléchir : "Voilà comment on devrait tous mourir, mécréant que tu es ! " Je lui répondais, non sans malice :
"Eh ! l'ami, le Léon t'a bien un peu confessé ! "
Chapeau bas ! L'ancien prend congé !

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Les tribulations posthume du grand Lucien

"Le grand Lucien", ou "le grand Lulu" : on ne le connaissait que sous ce nom-là, dans une de ces vallées pittoresques, qui serpentent à travers les sapins, dans les Vosges.
A vrai dire, sa réputation s'étendait bien au-delà, depuis le jour mémorable où le général Joffre, lui- même, avait épinglé sur sa poitrine, la médaille des Braves, pour sa conduite héroïque pendant la bataille de Verdun. Mais, même avant cette date-là, "sa grande gueule" avait passablement contribué à la naissance, puis au baptême de ce surnom, qui avait fini par supplanter son nom de famille.
Une chose était sûre, en tout cas : depuis toujours, le grand Lucien avait su se faire respecter, et personne ne se serait avisé de l'attaquer dans ses derniers retranchements, car, lui qui, toute sa vie, avait "travaillé" le bois, comme bûcheron confirmé , eut prestement martelé la tête de l'impudent, de ses deux "battoirs" , aussi célèbres que son nouvel état civil !
Le grand Lucien n'avait pas "de lettres" et encore moins de "religion", mais il ne manquait pas d'une certaine jugeote, propre aux gens simples, et je ne puis résister au plaisir de relever une réflexion d'ordre philosophico-théologique, qu'il me fit un jour. Nous discutions de tout et de rien, mais je devinais qu'il était en mal de confidence, car nous étions devenus de vrais amis, et, comme pour se décharger d'un poids qui l'oppressait depuis longtemps, il finit par me lancer, à brûle-pourpoint :
"Vous dites bien, vous les catholiques, que c'est Dieu qui a créé le monde ?"
"La Bible l'enseigne, en effet. Elle ajoute même "qu'il a créé l'homme à son image ! "
"Eh bien ! Je ne voudrais pas vous faire de la peine, mais, à voir comment ça marche, et ce que valent les hommes, il faut croire que votre Dieu s'est joliment fichu le doigt dans l'oeil, ou qu'il se fout éperdument de sa création ! "
Passée au crible de la critique pure, cette profession, qui ne se voulait pas grossière, mais qui était plus qu'une boutade, me laisse, encore, songeur, aujourd'hui, moi, qui fus ,il y a un demi-siècle, déclaré magna cum laude, c'est-à-dire : avec mention bien, philosophe et théologien, à l'université Grégorienne de Rome !
Cependant, la "grande faucheuse'' l'attendait au tournant, et, un jour de 1944, notre héros dut capituler et baisser les bras !
Le pays tout entier s'apprêtait à lui rendre les derniers honneurs, quand surgit une de ces questions épineuses, qui, à l'instar des "punaises de sacristie", ont le don d'empoisonner la vie des villages : le grand Lucien serait-il enterré religieusement ou non ?
Il faut, en effet, vous dire qu'il avait convolé, par trois fois, en justes noces ! Passionné, à l'occasion, de Rugby, il ne lui déplaisait pas de se payer sa tête, en avouant qu'il "avait réussi un bel essai sur trois : ce qui n'était pas si mal !"
Seulement, voilà : l'église en ces temps-là, ne l'entendait pas à la légère sur ce sujet. D'un côté, il y avait les « bien-pensants » , et de l'autre ..., eh bien ! les autres, c'est-à-dire les mécréants ! Et les bien-pensants ne divorçaient pas. Alors !
Les uns disaient "le Christ a bien pardonné à Marie-Madeleine, qui en "connaissait un brin", et était loin d'être en règle avec la loi juive. Les autres rétorquaient par la bande, avec plus ou moins d'hypocrisie, voire d'impertinence, comme l' avait fait un curé de mes amis à ses collègues d'agapes fraternelles, qui lui reprochaient de ne pas faire honneur au bon vin, comme Jésus aux noces de Cana : "Ouais ! c'est pas ce qu'il a fait de mieux ! "
Ce fut, curieusement, le curé qui trouva la parade. Persuadé, lui aussi, qu'il était inconvenant d'enterrer un héros, sans même l'accompagnement des cloches de son pays, il eut une idée "géniale", dirions-nous, aujourd'hui ! II s'en fut trouver le maire, et, d'un commun accord, on résolut de porter "l'affaire" devant monseigneur de Saint-Dié. Tout le monde sait que l'évêque est chargé de faire appliquer les lois de l'église catholique, apostolique et romaine, mais ce que personne n'ignore, c'est qu'entre grands de ce monde de l'un et l'autre bord, il y a toujours possibilité d'accommodement, par voie de réciprocité ! Le premier magistrat de la commune avait, donc, obtenu gain de cause..., mais il n'allait pas tarder à se rendre compte que tout n'était pas joué, le pauvre ! "D'accord, monsieur le maire, vous avez gagné, mais donnant-donnant : les cloches accompagneront notre grand Lucien ; les trois couleurs, aussi !"
Aie ! Il n'avait pas pensé à pareille entourloupette de la part de son curé, notre édile ! Tous seraient bien d'accord, mais qui porterait le drapeau ? C'est qu'on était en zone interdite, et toute manifestation patriotique était strictement interdite !"Verboten sous peine de mort !"
Contourner la loi ecclésiastique était une chose, certes, mais ignorer les ukases nazis en était une autre, qui pouvait mener loin ! Il n'y eut pas de volontaires. Tous se récusaient : les vieux, parce qu'ils en avaient déjà assez vu, disaient-ils ; les jeunes, par peur des représailles !
Ce fut encore une fois le curé qui sauva la situation. Ayant fait toute la campagne de 39-40, dont une partie dans les tranchées, il se porta garant qu'il ne se passerait rien. "Les allemands ont le culte des héros!" avança-t-il, ce qui ne convainquit personne, bien entendu, et pour cause!
Ayant "sermonné", comme il se doit, un ancien de 14, il réussit à le convaincre de se sacrifier pour la cause commune et sauver l'honneur!
Les cloches sonnèrent à toute volée, et leur voix se répercuta dans la vallée, annonçant à chacun que le grand Lucien avait rejoint le paradis des héros !
Le drapeau, lui aussi, accompagna celui qui l'avait si vaillamment défendu, mais Dieu ! que la hampe était secouée de soubresauts, dans le ciel serein de ce jour de 1944 !
A l'issue de la cérémonie religieuse, le cortège des bien-pensants et des autres "s'effilochait" peu à peu, si bien qu'en plus d'une vingtaine d'assistants, cinq personnes, seulement, "en service commandé", gravirent leur calvaire jusqu'au bout : le curé, le maire, le porte-drapeau, qui n'arrivait toujours pas à maîtriser les spasmes sporadiques de la hampe, et trois croque-morts !
Le grand Lucien était bien mort !

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Le naufrage des bords de Saône

Il fut un temps, entre 1680 et 1965, où le vénérable collège de Thoissey eut la réputation d'une véritable petite "République des Lettres", fort cotée à cent lieues à la ronde.
Pourquoi ces deux dates ? Eh bien ! La première signe son acte de naissance, sous l'égide de la Grande Mademoiselle ; la deuxième, son acte de décès, pour cause de vieillesse, bien sûr, mais aussi pour faciliter l'aménagement d'un parking approprié à l'extension de la petite cité dombiste !
J'eus l'heur et l'avantage d'y parfaire mes "humanités " , comme on disait alors .
Ceci pour situer le cadre, dans lequel ont vécu des générations de potaches, ni plus ni moins turbulents que ceux d'aujourd'hui, et tout aussi frondeurs et farceurs, mais peut-être, plus soudés entre eux et avec leurs maîtres, par une discipline très libérale et une foule de traditions, ayant force de loi, chose hautement appréciée, en tout temps, par la gent estudiantine. Mon propos est, justement, de citer celle qui fut à l'origine du drame qui va suivre.
Ainsi donc, il était de coutume, à l'occasion d'une des premières belles et chaudes journées du mois de juin, de déléguer auprès de ces messieurs, faisant les cents pas "digestifs", de l'autre côté du canal de la Chalaronne, jouxtant la cour des moyens, une "ambassade" extraordinaire, ayant pour mandat impératif de solliciter l'octroi d'une baignade exceptionnelle en rivière de Saône. En sept années d'internat, je ne me souviens pas que cet "extra" fut jamais refusé.
Vous pensez si l'occasion serait bonne pour se défouler et marquer d'une pierre blanche une après-midi aussi inattendue ! Accordé !
Et voici l'équipe des "grands", en route pour le pont de Thoissey et les berges herbeuses, côté Saône-et-Loire.

C'est à qui se jetterait le premier à l'eau, plongerait le plus longtemps, ou joindrait, à force brasses, les joncs de la rive opposée. Cette dernière prouesse était fort admirée par les moins hardis, d'autant plus qu'il était formellement interdit de prendre pied au-delà. C'était à qui en ramènerait triomphalement le plus !
Mais que faire de tous ces joncs ?
"Et si on s'amusait à en fabriquer un radeau ? ", lança le Dédé Proposition aussitôt acceptée, et vogue la nacelle au fil de l'eau, dont Jules César admirait déjà, en 58 avant Jésus Christ, "l'incroyable lenteur" ! Les nageurs fatigués se prélassaient ainsi quelque temps, puis étaient promptement éjectés et remplacés par d'autres amateurs. En somme, tout se passait dans la plus franche camaraderie , lorsqu'un lascar, assez mal intentionné sans doute, eut l'idée saugrenue d'inviter le surveillant à venir s'asseoir sur ce fauteuil improvisé et tentateur.
Le pion ne savait pas nager, mais l'occasion n'était-elle pas inespérée de se mêler plus étroitement à cette jeunesse en liesse et si bien disposée ? L'eau était si calme, le courant si lent et le risque quasi inexistant au milieu de tous ces bons nageurs !
Le malheureux se laissa facilement convaincre et trouva fort agréable de voguer sans histoire sur un esquif aussi sympathique ! Et, chacun d'abandonner, peu à peu, à ses sentiments, sans doute mélangés, un surveillant aussi imprudent. Il vint même un moment où plus aucun élève ne prêta attention à sa personne et à son fragile trône.
Aussi, quelle ne fut pas ma stupeur quand, par hasard, je m'avisais à jeter un coup d'oeil de son côté . J'eus vite réalisé que, seul, un amas de joncs informe s'en allait doucement à la dérive, en direction du pont de Thoissey. Cris, appels à la rescousse de tous les nageurs les moins éloignés pour essayer de repérer, entre deux eaux ou par dix mètres de fond, le malheureux naufragé ! Fort heureusement, il n'était pas trop tard !
L'un des plus costauds et des plus adroits d'entre nous, parvenait assez rapidement à le repêcher et à le ramener, tout pantelant, sur la berge, où le pauvre se mit à souffler, à cracher, à tousser à fendre l'âme, à se contorsionner dans tous les sens..., mais il était sauvé !
Ayant lentement repris ses esprits, il put, enfin nous raconter, par bribes saccadées, comment un plouf sournois et sinistre avait, tout à coup, paralysé ses cordes vocales, tandis qu'il se débattait comme un beau diable, pour ne pas sombrer dans un gouffre affreux, dont il lui avait fallu, par deux fois, mesurer le fond, avant de remonter, en catastrophe, à la surface. L'espoir d'un proche retour à la lumière s'étant amenuisé de seconde en seconde, tout s'était alors embrouillé dans sa cervelle en feu, quand l'un de nous était intervenu à temps.
Il l'avait échappé belle !
La rentrée au collège fut maussade et personne ne riait plus !

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Les mésaventures d'un prof de science

Il s'appelait Ludwig Weber. Citoyen de la libre Helvétie, il avait été envoyé en renfort, comme professeur de sciences, au collège libre de Thoissey, dont les potaches s'exerçaient, avec succès, dans toutes les disciplines, depuis le règne du Grand Roi.
D'âge mûr, - il avait 45 ans en 1928,- il faisait partie de cette équipe sacerdotale, qui n'hésitait pas à descendre de chaire, pour se rendre dans les "tranchées apostoliques" des environs, comme se plaisait à nous le souligner le principal, le "père Rosi ", cet ingénieur devenu prêtre, et qui , de 1940 à 1985, s'intitulera l' "aumônier de Pigalle " , à Paris ! Chapeau !
Pour l'heure, nous sommes sur le plancher des vaches et plus d'une fois, en équilibre instable !

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Au fond des cours du collège, coulent, nonchalantes, les eaux, souvent polluées, d'un canal, dérivé de la Chalaronne, servant de dépotoir à une pelleterie renommée.
Pour rejoindre la route de Montmerle/Saône, sans passer par le centre ville, il suffit d'emprunter le petit pont en bois, enjambant ce canal, à hauteur du parc municipal. C'est un passage discret, qui permet d'entrer de plein pied dans la campagne environnante.
Seulement, depuis que notre maître es-sciences exactes, nous a développé, en long et en large, le danger réel pour une troupe, de franchir un quelconque pont en bois ou tout pont suspendu, au pas cadencé, nous n'avons point de cesse que nous expérimentions, un jour, la dite théorie sur celui qui est , en somme, à notre porte.
Certes, ce n'est pas un grand pont. Il est même minuscule, mais il est en bois, et sa construction paraît assez légère.
"On peut toujours essayer", nous disions nous, "On verra bien ! " Pas un seul instant, l'hypothèse de conséquences fâcheuses possibles n'effleurera nos jeunes cervelles !
Un beau jour, d'un commun accord, et à la barbe d'un pion, ahuri et n'y comprenant goutte, nous partons d'un pas cadencé, une trentaine de mètres avant l'obstacle,et nous l'abordons, tout en martelant de plus en plus fort son plancher, qui n'est point de première jeunesse ! Petit à petit, le pont crisse, grince, prend une certaine cadence, d'abord, à peine perceptible, puis plus sensible, en s'amplifiant toujours, jusqu'au moment où mon groupe l'aborde : patatras ! et plouf !
C'est la chute et le bain forcé, au milieu des rires et des cris d'une bande de gais lurons, tout prêts à s'exclamer, "avec" le père Ludwig : C.Q.F.D. !

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Quelques mois plus tard, ayant achevé une année de professorat dans les Vosges, et sur le point de rejoindre ma Savoie natale, je faisais un "crochet" par les bords de Saône, histoire de me replonger, durant une semaine ou deux, dans un bain de jouvence. C'était le temps des vacances, et la "volière" était vide. Seuls, trois professeurs, dont le père Weber, s'attardaient dans les lieux. Le lendemain de mon arrivée, le concierge, m'ayant aperçu dans la cour, m'informait qu'un "bourgeois" de Mogneneins, village tout proche, joliment accroché à la côtière de la Saône, aimerait rencontrer un de ces "messieurs" , sa fille aînée, âgée de 22 ans, manifestant, peut-être, les symptômes d'une possession diabolique !
Vous pensez si je tombais des nues ! J'avais bien entendu parler de la chose, comme tout le monde, mais je n'y croyais guère ; en tout cas, je demeurais fort perplexe.
Je demandais à ce brave homme, sûrement très sincère, de patienter quelque peu au parloir, l'assurant que j'allais essayer de "dénicher" l'homme de Dieu, qualifié pour ce genre d'apostolat. Je m'étais , probablement, "avancé" dangereusement, car les exorcistes ne courent pas les rues, tant "ces choses-là" sont délicates !
J'eus mieux fait de l'aiguiller sur le pasteur de la paroisse, qui eut avisé qui de droit.
Réfléchissant, je me dis, tout d'un coup, que l'abbé Weber, vu son âge et son expérience, devait être à même de résoudre un problème aussi épineux.
Non sans un brin de malice, je l'assurais que seul, il était qualifié pour redonner de l'espoir à ce pauvre père de famille, et même, qu'il saurait faire face au "grappin", le cas échéant, comme disait, en plaisantant, le curé d'Ars !
Fichtre ! Que n'avais-je imaginé là !
Sans doute pris à mon jeu, mais ne supputant pas, tout de suite, les aléas de la situation, il se décidait sur le champ, prenait, en passant, le manuel du "parfait exorciste" et partait en compagnie de notre homme.
Je devais connaître par le détail, quelques heures plus tard, le résultat de l'entrevue.
L'abbé, sans méfiance, mis en présence de la "possédée", avait été plutôt fraîchement accueilli. Hors d'elle et agitée comme une furie, elle s'était mise à proférer un déluge de paroles, de cris épouvantables, allant jusqu'à abreuver le pauvre Ludwig d'accusations grossières sur sa vie passée, à tel point que l'exorciste "d'occasion" se demandait, me disait-il, si ce n'était pas lui qui était à confesse !
Appelant le ciel à son secours, rien n'y fit : il est des cas, et c'en était un majeur, où la bonne volonté et la récitation des prières, invocations et adjurations ne suffisent pas ! A bout de forces, le malheureux referma le manuel, réconforta le père de "l'illuminée" de son mieux, et mit le cap sur le collège !
Figurez-vous qu'il me menaça, même, d'une bonne claque pour l'avoir envoyé dans une pareille galère !
Mais, aussi, quelle imprudence ! Là où le curé d'Ars, lui-même, refusait d'intervenir, il n'avait pas "balancé" une seconde, et était parti, tête baissée, comme un sprinter en vue de l'arrivée ! Il est des moments, dans la vie, où il faut du courage pour savoir refuser de "décortiquer" certaines embrouilles, en présences desquelles, même les saints capitulent !

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J'étais toujours au collège, quand, peu de temps après, le professeur fut sollicité pour se rendre à bicyclette, à Dracé, petit village du Rhône, sis de l'autre côté du pont de Thoissey : un malade réclamait, d'urgence, les secours de la religion. Cette fois, je ne fus pour rien dans le départ du "père" en "mission commandée" ! Je m'en réjouis, d'ailleurs !
A peine le prêtre avait-il franchi le pont que s'élevait un concert de croassements, qui ne devaient rien à un rassemblement de corbeaux ! Un autre, en toute humilité, eut passé son chemin, et inscrit la chose sur le grand livre des "profits et pertes spirituelles ! "
Il ne pouvait en être question dans le cas présent. "Soupe au lait", comme je le connaissais, il se crut obligé de régler l'affaire, séance tenante, malgré la "présence réelle" du Seigneur !
J'eus connaissance du déroulement des opérations le soir même.
Ayant "planté" sur un vulgaire tas de pierres, la custode sacrée, cette boite dans laquelle le prêtre porte la communion aux malades, non sans cette recommandation, pour le moins incongrue : "Vous, Seigneur, si vous ne pouvez pas vous défendre, ce n'est pas la peine", il se mit en demeure de régler leur compte à ces mal élevés !
Ayant relevé les pans de sa soutane et les ayant coincés dans ses bas noirs, il fit ni une ni deux, et rattrapa, au pas de course, nos deux lascars, leur administrant une volée de bois vert, peu conforme, certes, aux maximes évangéliques, mais dont ils se souviendraient sûrement, et reprit, à force de pédales, le chemin de Dracé !

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Après ce paragraphe un peu "salé" sur les bords, mais de la plus rigoureuse authenticité, vous ne vous étonnerez pas du suivant, qui, lui aussi, sent le soufre, mais reflète, tout de même, une fameuse connaissance des contradictions humaines ! Le père Weber, - nous l'avons vu - était professeur de sciences, et la zoologie, comme la botanique n'avaient plus de secret pour lui.
Je ne sais plus en quelle occasion, il s'en vint à me parler d'un ordre d'insectes, dont je n'avais cure. Toujours est-il qu'il m'assura, d'un ton sans réplique : "Retiens bien ce que je vais te dire, jeunot ; il y a trois sortes de punaises : les punaises des bois ou géocorises, les punaises d'eau ou hydrocorises , et les punaises de "sacristie" ou hypocrites ! De ces trois familles, la dernière est de loin la plus dérangeante, la plus démangeante, et la plus empoisonnante. A côté, les Dragons de Villars étaient des enfants de choeur, et les guerres de religion, des faits divers !"
J'ai retenu l'image, et cinquante ans après cet entretien à bâtons rompus, je reconnais que le père Ludwig, Dieu ait son âme, était un grand savant et un "sacré" psychologue !

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La tête rouge

On l'appelait "la Tête Rouge" ! Saint Cassin, dont il était l'instituteur depuis des lustres, est un curieux petit village des environs de Chambéry, dont les hameaux ou groupes de deux ou trois maisons escaladent les pentes, depuis la grande route d'Italie jusqu'au voisinage des bois et des rochers.
Son clocher, bien campé sur une plateforme élevée, d'où la vue s'étend jusqu'aux confins du lac du Bourget, semble monter une garde vigilante, en accord avec ses "collègues" de l'ouest et du sud, Montagnole et Vimines.
Ces derniers détails ont leur importance, car nous sommes en 1920, et les séquelles de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, sont encore vivaces.
Ici, on est "d'ava", d'en bas, c'est-à-dire, aux abords immédiats de la Nationale 6 ; ou "d'amou", d'en haut,...partout ailleurs !
Ceux d'en haut sont restés conservateurs et catholiques "grand teint" ! Ceux d'en bas sont plutôt radicaux, et leur catholicisme est bigarré de rose ou de rouge, suivant le plus ou moins d'impact des idées nouvelles, véhiculées par la grand' route et les abords de la ville !
Pas de vrai clivage social ou autre entre les deux clans, mais on ne fraternise pas vraiment.
L'école est tout à côté de l'église. Seuls un mur et une route l'en séparent. Mais, c'est la "laïque". Alors, les écoliers qui, sans trop savoir pourquoi, ont tôt fait d'adopter les querelles des parents, et parfois, leur sectarisme, ne manquent aucune occasion d'en découdre et de se bombarder avec tout ce qui leur tombe sous la main, quand sonne la fin de la classe de l'après-midi.
L'union ne sera parfaite, entre gamins de l'un et de l'autre bord, que dans des cas bien précis, comme celui qui consiste à jouer une niche à
la Tête Rouge !
Au fait, j'allais oublier de vous le présenter ! Craint plutôt qu'aimé, monsieur l'instituteur "arbore" un physique assez rondouillard, que "couronne", avec un singulier relief, une "tête" , qui se veut autoritaire, sous le masque d'une chevelure et d'une moustache rousses peu communes: d'où son surnom !
Bon vivant, au demeurant, et assez porté sur la bonne chère, il lui arrive souvent, certains après-midi d'été, lourds et étouffants, de somnoler à même son bureau, tandis que nous essayons de faire travailler nos jeunes méninges, sur les données d'un problème d'arithmétique !
Cette simple constatation devait déclancher, un jour, une suggestion assez saugrenue chez certains des plus délurés d'entre nous. Il s'agissait, ni plus ni moins, "d'éveiller" l'attention du maître , en introduisant, d'un seul coup, dans le poêle, qui trônait au milieu de la classe et que nous aurions préalablement, approvisionné et éclairé, - ce qui passerait inaperçu, étant donné la température ambiante - , une dizaine de ces paquets de pétards, qu'on trouvait, alors, dans toutes les épiceries.
Dès le lendemain, les plus grands passaient à l'action . Nous retenions tout de même notre souffle, quand ce gaillard de Dédé précipita dans les flammes ces paquets d'explosifs, soi-disant "anodins" ! L'effet sera tonitruant, et aurait réveillé un régiment tout entier ! Dans le vacarme assourdissant, le couvercle du fourneau est projeté au plafond, et le poêle éclate, tandis que nous amorçons, précipitamment, un repli-refuge sous les bancs !

Le réveil sera brutal, assurément, et la punition en conséquence, mais, du fait qu'elle sera partagée entre tous, elle nous paraîtra moins "cruelle" !

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Les samedis après-midi, à la belle saison, monsieur l'instituteur sort son cabriolet et s'en va faire ses courses à Chambéry, confiant la classe à l'aîné des grands. Tout fier d'occuper le bureau directorial, ce dernier applique à la lettre la consigne, en inscrivant au tableau noir les noms de ceux qui sont "dissipés", ce qui lui vaut, à chaque fois, une volée de billes, l'obligeant à plonger sous le bureau. Là, pour passer le temps, il empoche toutes celles qu'il peut attraper : ce qui équivaudra, donnant donnant, à effacer les noms suspects d'indiscipline !

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Je me souviens, aussi, d'un jour où le Marius Pochat, un cancre fieffé, reçut un fameux coup de baguette sur l'échine, pour n'avoir pas su "fixer" la ville de Marseille sur la carte murale. Tenez-vous bien: sans perdre une seconde, notre lascar ramasse l'un des morceaux de la baguette brisée, et en inflige une cinglante raclée au maître ! ô tempora ! ô mores ! ô temps ! ô mœurs ! (Cicéron:Catilinaires: I; l.) Sans attendre de réaction de la part de l'instituteur et devant ses camarades encore tout abasourdis, le loustic saute par dessus les bancs, atteint une fenêtre, et hop ! Vive la liberté !
Le magister, encore plus rouge qu'à l'accoutumé, - on le comprend aisément -, enjambe, à son tour, un banc, puis un autre, et par le même chemin, se lance à la poursuite du vaurien !
Que faire dans une circonstance aussi cocasse ? Enjamber, nous aussi, les bancs, et par la même "voie des airs" , rejoindre la "course-poursuite" autour de l'église ? Ce qui fut fait sans hésitation, et en poussant des cris de sauvages partant à l'assaut !

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Inutile d'ajouter que, dans de telles conditions de laisser aller et de fantaisie, le niveau des études devait s'en ressentir ! D'où, plainte des parents auprès du recteur d'Académie..., sans résultat, bien entendu, monsieur l'instituteur ayant ses entrées !
On eut tort, en haut lieu, et on devait, par la suite, s'en mordre les doigts ! Les gens "d' amou" , refusant de s'avouer vaincus , firent prendre, à certains de leurs mouflets, le chemin des collèges libres et des séminaires !
En somme, la "laïque" avait contribué au recrutement d'en face, en perdant 20% de son effectif !
Comme je le relève dans la Bible : « les voies du Seigneur sont impénétrables » !

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Le vin de messe


Dans les collèges libres d'autrefois, le corps enseignant ne comptait que peu de laïcs parmi ses membres.
C'était le cas du collège de Thoissey, où, à part les disciplines de musique et de dessin, l'instruction et la formation de la jeunesse étaient assurées par des clercs.
N'allez pas croire, pour autant, que le niveau des études en souffrît de quelque manière. Bien au contraire, car la concurrence entre établissements de l'un et l'autre bord jouait à fond. Le respect méticuleux des programmes officiels n'empêchait pas la Direction de favoriser, suivant le cas, les dispositions particulières des uns et des autres pour l'orgue, le piano, le violon, le chant choral, voire le théâtre.
Ainsi, par exemple, la maîtrise du collège pouvait rivaliser, dans l'exécution des chants polyphoniques, quels qu'ils soient, avec les meilleures psallettes des grandes villes, et deux fois par an, la petite ville de Thoissey ne manquait pas d'apprécier le talent de sa troupe, dans l'interprétation des pièces classiques, comme dans le répertoire de Labiche, Feydeau et autres vaudevillistes moins connus.
Aujourd'hui, la complexité des programmes ne permet pas, paraît-il, d'aborder de telles activités, hors des directives officielles : c'est bien dommage ! Mais, mon propos, une fois l'action située dans son cadre originel, est d'un tout autre ordre et beaucoup plus prosaïque. Jugez-en par vous même.
Qui dit clerc dit messe quotidienne et, par voie de conséquence, un petit corps de sacristains dévoués, préposés à la bonne tenue des nombreux autels où pouvaient officier ces messieurs, sans oublier l'approvisionnement en vin blanc, dit de messe, toujours de noble appellation contrôlée. Et, c'est là où je veux en venir, car vous pensez bien que les candidats à ce poste privilégié ne manquaient pas d'entrevoir certaines de ces joies gustatives occasionnelles, dont ont toujours été friands les potaches de toutes les générations ! J'eus, ainsi, la chance d'être promu, avec deux de mes camarades, à ce poste, plutôt honorifique, pour une durée de trois ans.
Or, la tradition voulait que la bouteille de vin de messe, affectée au service de chaque chapelle, devint, une fois diminuée des trois-quarts, une sorte de réserve intouchable, - disons - une récompense occulte mais juste pour le bon travail accompli à l'ombre des sacristies, au détriment des jeux et amusements dont bénéficiait le vulgum. pecus !
Oh ! Je sais bien que la sagesse eût voulu qu'on en usât parcimonieusement, mais c'eut été beaucoup demander à nos 14 -15 ans, tout prêts, parfois, à jeter au diable certains complexes de l'âge soi -disant mûr, et en quête d'excentricités de plus ou moins bon goût !
Il advint, donc, que, le 25 mars 1927, fête patronale du collège, nos trois conjurés, après avoir pesé le pour et le contre, s'engagèrent sur la voie d'une réalisation, qui devait rester mémorable dans les annales de la corporation et vis-à-vis des non-initiés.
L'ambiance générale s'y prêtait admirablement: à la chapelle, d'abord, dont nous avions transformé l'autel en une pyramide multicolore de cierges, de candélabres et de fleurs; en cour de récréation, ensuite, où, dans le courant de l'après-midi, se dérouleraient toutes sortes de jeux, tels que la course en sac, ou encore le concours de brouettes porteuses de grenouilles... ; au réfectoire, enfin, où la perspective d'un repas gastronomique, arrosé d'une bouteille de Beaujolais pour six, n'était pas sans intérêt, non plus. En somme, tout était réuni pour que la liesse fut générale.
Aussi, pour être vraiment au diapason d'une solennité, en tous points, exceptionnelle, nous avions préparé, pour le goûter de quatre heures, un petit "extra", bien fourni en gâteaux de toutes sortes, mais, aussi, en flacons de vin de messe, subtilisés "en douce" à la cave du collège.
Le grand moment arriva. On s'installait confortablement dans un arrière-coin de la sacristie, et..., d'histoire drôle en histoire drôle, de petit verre en petit verre, la séance, qui avait débuté sous des auspices prometteurs, allait s'avérer assez risquée pour notre équilibre "statique" , dans l'accomplissement d'une tâche délicate, à savoir l'allumage des cierges et bougies trouant tous les étages de la pyramide florale, échafaudée en arrière du maître-autel, en vue de la cérémonie de clôture.
Ce fut long, très long, mais enfin, le temps et la patience aidant, les innombrables lumignons jetaient leurs feux correctement pour le bouquet final.
Nous eussions dû nous en tenir là ! Hélas ! Quoi de plus entêté et de plus décidé qu'un homme que travaillent certaines vapeurs éthyliques! C'est bien ce qui nous perdit.
La tradition, toujours elle, voulait que "l'extinction des feux" commençât pendant la récitation de l'Angelus par la communauté debout, à la fin de la cérémonie.
L'affaire suivit, donc, son cours normal. Un premier camarade s'avance, à pas mesurés, vers l'autel, saisit le grand éteignoir, et se met en mesure d'éteindre les cierges les plus faciles à atteindre, mais, hélas, sans autre résultat qu'un mouvement saccadé de haut en bas! Quelques rires sous cape commencent à fuser, mais sans gravité.
C'est alors que le deuxième sacristain, mû par une louable colère, devant les aléas d'une situation, pouvant empirer de seconde en seconde, se dirige, à son tour, vers le "saint des saints", sans trop d'accrocs "balistiques", prie son collègue de passer dare-dare derrière l'autel, et essaie, par une contracture appropriée du pouce et de l'index, d'éteindre les bougies des petits chandeliers, posés à même l'autel..., sans plus de succès, bien entendu ! Le nombre des rires s'accroît dans une proportion inquiétante !
Le troisième larron, votre serviteur, pour ne rien vous cacher, s'empresse, en tâchant de conserver un équilibre approximatif, de rejoindre son camarade maladroit, en l'engageant à passer, au plus tôt, derrière le maître-autel, saisit, d'une main énergique, le grand éteignoir, s'attaque, sans hésiter, aux bougies les plus haut placées, et, d'un coup sec, qui se veut assuré, déclenche un véritable cataclysme: un candélabre vacille, entraînant dans sa chute un autre candélabre, sans compter plusieurs pots de fleurs. Les petits chandeliers, placés à même la nappe d'autel, sont frappés de plein fouet par l'avalanche, et communiquent le feu à cette dernière ! Cette fois, toute l'assistance, surprise par un séisme aussi inattendu dans le lieu saint, ne se tient plus, tandis que les professeurs quittent précipitamment leurs stalles et se transforment en pompiers bénévoles !
Tout était consommé pour le trio en goguette ! Adieu les privilèges tant recherchés de la confrérie ! Adieu l'arôme musclé du Pouilly-Fuissé ! Adieu les fines parties dans "l'arrière-boutique" de la sacristie !
Le dernier acte fut sinistre ! Jugez-en, plutôt : un ukase de monsieur le principal dégradait, sans autre forme de procès, les malheureux mousquetaires, qui se virent, sur le champ, préposés au nettoyage des latrines trônant, nauséabondes, au fond des cours, le long du canal de la Chalaronne !
Grandeur et décadence !

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Elle avait 107 ans

Eh oui ! Elle avait 107 ans, et était aussi lucide que vous et moi. Voici comment je fis sa connaissance.
Elle habitait un village, au nom poétique et évocateur de "Rouges-Eaux", sis au pied du Haut- Jacques, dans les Vosges.
L'instituteur du lieu était mon ami, et, comme j'étais un mordu de ce sport "solitaire" qu'est la pêche, il m'apprit qu'une certaine dame était propriétaire d'un petit étang, dans le voisinage.
Vous devinez la suite : je rendis visite à cette personne qui "allait sur ses 85 ans" comme on disait !
"Bonjour, madame, j'ai appris que l'étang de la Vernée était à vous ; aussi vous me combleriez, en m'autorisant à y pêcher, au moins une fois !"
Ayant entendu parler de moi par une de ses petites filles, qui faisait partie de la chorale que je venais de fonder, elle me répondit, tout de go :
"Avec plaisir, cher monsieur, mais, voyez-vous, il faut demander à maman ! "
Sur le coup, je n'insistais pas, pensant avoir affaire à l'une de ces braves personnes qui, sur le tard, ont l'esprit un peu "dérangé".
Une enquête discrète me ramena sur le droit chemin : c'est moi qui m'égarais ! Elle avait raison, et je me préparais à affronter la bisaïeule, qu'on disait pas commode "sur les bords" !
L'occasion, peu banale, m'en fut donnée, un jour que je la croisais sur le chemin de la fontaine publique.
"Bonjour, madame, quelle magnifique carafe vous avez là ! Mais, dites-moi : elle est bien en cristal de Baccarat ? Vous n'avez pas peur de la briser ? Ce serait vraiment dommage ! "
"Et, qu'est-ce que ça peut bien vous faire, à vous ?", me répondit-elle à brûle-pourpoint.
"Je vais à la fontaine tous les jours, depuis quasiment cent ans, monsieur, et c'est pas aujourd'hui que je vais changer de carafe !"
C'est ainsi qu'après cette belle leçon de philosophie relative, nous devînmes les meilleurs amis du monde !
C'était bien un Baccarat, en effet, teinté d'or et de rouge, et j'en pris un bon grain d'humilité !
J'ai retenu, avec beaucoup de plaisir, l'expression peu française mais si évocatrice suivante, dont elle me gratifia, un jour que je lui demandais ce qu'elle pensait de notre époque : "Oh ! , monsieur, les gens ne sont plus aussi "amitueux" que de mon temps ! "

Elle mourut l'année suivante.
La plus belle des cloches de l'église, le bourdon, qui réveillait tous les échos de la vallée et leur donnait une âme, sonna, un quart d'heure durant, pendant huit jours : tout le monde sut que sa marraine s'en était allé fêter ses 108 ans au paradis !

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Mise en page Jean Favre, Alice Favre et MarieJo Schiavon


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